Académiques,  Défis

Parcours de vie difficile : de la DPJ au doctorat

Née dans une ville du Sud de la France, Sarah (1) a été placée par la protection de la jeunesse (DPJ) dans une famille d’accueil à l’âge de six mois, sa mère n’ayant pas les capacités matérielles ni les compétences parentales nécessaires à son éducation. Contrairement aux apparences, ce placement était le tout début de ses ennuis.

Aujourd’hui, québécoise d’adoption, mère d’un jeune garçon, titulaire d’un doctorat, employée à temps plein et entrepreneure dans un domaine qui la passionne, Sarah a réussi à déjouer toutes les statistiques qui lui prédisaient un avenir peu reluisant.

Elle a accepté de me raconter son histoire touchante pour encourager, voire inspirer d’autres jeunes et moins jeunes ayant un parcours de vie difficile. Je vous partage son parcours rempli d’incertitudes, de défis et de belles victoires.

 

L’instabilité de mon enfance

 

14 ans au sein de la même famille d’accueil, du jour au lendemain, j’en ai été retirée après un signalement pour ma sécurité dû aux problèmes de violence et d’alcool qui s’y trouvaient. Ces stigmas, je les porte toujours des dizaines d’années plus tard.

Durant mon enfance, j’ai souvent visité ma mère qui vivait dans des conditions de grande précarité, dans les motels réservés aux personnes avec peu de ressources et cohabitant souvent avec des coquerelles. Je n’y restais jamais très longtemps.

J’y côtoyais aussi occasionnellement mon frère, qui était placé en institut psychiatrique dû à son diagnostic de schizophrénie. J’ai également une sœur que je voyais sporadiquement puisque nous avons 18 ans de différence. Tout un monde à cet âge.  Je n’ai jamais connu mon père. J’ai appris sa mort la veille de mes dix ans.

J’ai ensuite navigué de centres d’urgence, de centres de réadaptation, d’hôpitaux psychiatriques pendant trois ans, d’environ 15 à 18 ans. Pendant cette période très instable de ma vie, j’ai compté 13 déménagements. Disons que je finissais par ne plus déballer mes affaires.  J’ai été hospitalisée en services psychiatriques à plusieurs reprises car j’avais clairement des séquelles de mon enfance. Pendant ces trois ans, j’ai tout de même réussi à ne manquer qu’une seule année d’école.

 

Mes défis au quotidien

 

J’ai toujours été différente, par mon milieu familial et même par mon apparence physique. Issue d’un milieu pauvre, je n’avais aucun modèle de réussite dans mon entourage. En plus de ces handicaps, provenant de mon environnement, j’ai également hérité d’une maladie génétique demandant des suivis médicaux réguliers. Ma maladie me faisait grandir très vite et fragilisait mon cœur. À dix ans, je mesurais cinq pieds et huit pouces.

Pendant tout le primaire, j’ai dû porter un corset en résine à tous les jours pour tenter de corriger une scoliose, ce qui n’a pas vraiment fonctionné et m’a valu une importante chirurgie de correction. Ces différences ont amené des moqueries à l’école par certains enfants. J’étais trop grande, trop maigre et je portais un truc bizarre. À chaque année, je devais expliquer aux professeurs et à mes camarades de classe ma situation familiale et ma maladie génétique.

Ces différences ont fait naître un sentiment de solitude, qui ne m’a jamais vraiment quitté, mais que j’ai appris à apprivoiser.

Ce qui a été le plus difficile a été de me faire rappeler très souvent que je ne pouvais pas réussir, au nom du déterminisme social. Ça m’a donné un bon coup lorsque j’ai appris ce terme dans mon cours de littérature française. Le roman « l’Assommoir » d’Émile Zola dans lequel l’auteur décrit de façon assez crue les mœurs ouvrières, l’alcoolisme et ses ravages, avec en trame de fond cette démonstration du déterminisme social selon lequel le système en place reproduit les inégalités sociales de génération en génération.

Ayant eu une enfance difficile à la DPJ, mon destin était tracé dans les livres. J’allais devoir m’arrêter à mes cours de secondaire ou avec beaucoup de chance, au diplôme professionnel. C’était l’école qui m’enseignait ça. La symbolique était forte. J’allais échouer.

 

Mes trois bonnes étoiles

 

Je considère avoir eu trois chances extraordinaires dans ma vie. La première est que j’ai compris très jeune que les gens autour de moi avaient tous un point en commun. Ils n’étaient pas allés à l’école longtemps. Je soupçonnais que les gens que je voyais à la télévision, dans les documentaires ou les nouvelles « ma fenêtre sur le monde » étaient, quant à eux, allés à l’école plus longtemps.

Mon objectif était d’avoir un parcours de vie différent de mon entourage. Je me suis donc très tôt accroché à l’école. C’était mon seul espoir. L’école me permettait de m’évader dans ma tête pour rendre le présent un peu plus supportable.

Ma facilité à réussir à l’école a été ma deuxième étoile. J’ai dû travailler, mais j’arrivais à me situer la plupart du temps parmi les premiers de classe, année après année.

« Nous n’avons pas le contrôle sur ce qui nous est arrivé durant l’enfance. Rien de ce qui nous est arrivé n’est de notre faute. Cependant, nous pouvons toujours avoir du contrôle sur nos projets d’avenir. L’école jouera un rôle central dans ma réussite. »

Finalement, ma troisième étoile fût d’avoir un bon mindset. En fait, je me suis mise dans la situation où je n’avais pas le choix. Dans mon esprit, c’était l’école ou la rue. J’ai compris tout récemment que cette absence perçue de choix était un état d’esprit plus qu’une réalité. J’ai toujours eu le choix. Personne ne m’a jamais obligé.

 

Mon arrivée dans le monde adulte

 

À 18 ans, lorsque ma mère est décédée, j’entamais ma dernière année de secondaire. Sa fierté de me voir réussir et être la première de ma famille à finir le secondaire a été une grande source de joie et de motivation. Lors de la sortie des résultats au secondaire, j’ai pensé très fort à elle.

Mes premières années de jeune adulte ont été d’une tranquillité déconcertante. J’habitais en résidence universitaire. Je faisais des études en psychologie. Je travaillais pendant les vacances scolaires. Étrangement, la vie « normale » m’a demandé une période d’ajustement. Je trouvais soudainement la vie très ennuyante, au point d’avoir des symptômes dépressifs. Plus tard, j’ai compris que mon cerveau était en phase d’adaptation, il devait passer du mode survie au mode vie. L’adrénaline n’avait plus sa place de façon quotidienne.

« À défaut d’avoir une famille, c’est important de se bâtir un réseau social, que ce soit par des activités bénévoles, des associations étudiantes, professionnelles ou sportives. Les réseaux sont une protection pour notre santé mentale. »

À l’Université, j’ai suivi un cours en sociologie dans lequel j’ai été familiarisée avec plusieurs études montrant un lien clair entre le niveau d’étude des parents et celui des enfants. C’était difficile, de constater encore une fois que j’étais voué à l’échec. Cette fois-ci, les preuves étaient chiffrées.

« Les statistiques sont calculées à partir du parcours de d’autres personnes. Elles ne sont pas garantes de notre destin. Notre histoire n’est pas écrite. Il est possible de réussir! »

 

Mes victoires, qu’en reste-t-il?

 

Cette peur constante de l’échec m’a conduit à vivre avec l’incertitude. Jusqu’au jour précédent ma soutenance de doctorat, je me demandais quel événement dramatique allait se produire pour bouleverser toute ma vie. La soutenance de ma thèse acceptée, j’étais incapable de l’apprécier par crainte de l’échec qui m’attendais. Puisque je n’avais finalement pas eu d’échec académique, c’est que j’allais en vivre un sous une autre forme tout de suite après.

J’ai ensuite quitté la France pour venir m’installer au Québec. J’ai eu la chance de trouver rapidement un emploi qui m’a passionné au sein d’une organisation bienveillante qui a cru en mes capacités qui m’a permis de développer la confiance et l’estime de moi. Grâce à cet emploi où je suis restée sept ans, j’ai surmonté ma peur de l’échec.

« Les échecs font partie de nos succès, que l’on soit de la DPJ ou non. Il n’y a pas de succès sans échec. Il faut savoir en tirer des enseignements. Les échecs ne remettent pas en question nos valeurs intrinsèques, ils permettent de nous rapprocher de nos succès. »

Aussi, pendant cette période, j’ai intégré un précepte extraordinaire de Mandela : Dans la vie, je ne perds jamais, soit je gagne, soit j’apprends. C’est ce qui m’a poussé à changer d’emploi avec de meilleures conditions et plus de responsabilités et à me lancer en simultané dans le monde de l’entrepreneuriat.

Aujourd’hui, je considère avoir réussi ma vie. J’ai un toit sur la tête alors que ma mère n’en a pas toujours eu un. J’éprouve toujours de la gratitude pour cela. J’ai plusieurs chapeaux et je les aime tous. Je me sens épanouie.

« Les rêves sont accessibles à tous. Pauvres ou riches, on peut tous rêver! Ils sont un vecteur de motivation pour mieux passer à travers le présent et ils permettent aussi de redonner du sens à ce que l’on fait. Avec un Vision board, tu pourras garder tes rêves près de toi pour les atteindre! »

 

Merci beaucoup Sarah pour ton partage. C’est très touchant et en même temps tellement inspirant de découvrir ton parcours. Je suis convaincue que ton histoire aidera d’autres personnes à trouver leur bonne étoile.

 

À bientôt!

Andréanne


Auteure : Andréanne Leduc, CPA, CA

Engagée à promouvoir des opportunités de développement personnel et professionnel.

Article composé à partir des réponses à un questionnaire de Sarah.

(1) Son prénom a été modifié pour Sarah afin de préserver sa vie privée.


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